Tu sais, j’aimerais beaucoup… (Je ris dans ma tête.) Beaucoup… si je pouvais… Mince, de la grisaille sur mes doigts. J’ai mal au coeur à force d’écrire. Je me vide de mon sang, au secours ! (Je ris encore.) Le sang c’est bien. Le sang m’apaise. On dit toujours : le torrent furieux des ardeurs amères. Mais non. Le sang me calme. Son odeur métallique me ramène à l’état de chair – je me sens bien. J’oublie que je pense. Je me souviens que j’erre, que je peux me blesser bêtement. Dans sa tête, les blessures abstraites, sont toujours bien bêtes – têtes-bêches. Tiens, il n’est pas là. Son odeur résiste. Elle m’emplit les narines. Lui seul me donne envie de sourire. Je ris, je ris facilement. Je ne souris que très peu sans que ça me tiraille un peu les joues – d’une manière ou d’une autre. Pour lui, je souris gaiement, comme une enfant. Je me sens bien. J’ai envie de vivre, de mourir. J’ai enfin envie de quelque chose. Je sors du conditionnel. Je me suis relue là, rapidement – parce que je peux savoir ce qui se lit et ce qui se trame tu sais, quand tu traînes ici. Je sais les mots qui attirent, les mots qui révulsent. Enfin parfois je m’étonne. Toujours est-il – je n’écris pas grand chose de clair. Des galimatias acides, qui crachent parfois la vérité toute nue, toute freluquante. Cueillie du berceau de mes lèvres, au fond de ma gorge. (Je ris toujours entre parenthèses.) Je bâille grassement. Je me râcle un peu – toujours avant d’écrire, toujours. Au moins un crachat ou deux. Ca coule par le nez. Je me sens toujours un peu moche. Mais ça vient, on fait de la pâtée. Oh, si seulement l’écriture n’était qu’une vague affaire scatologique. Je pourrais m’enfermer dans mes toilettes en sanglotant, à tout moment, sans que l’on ne s’inquiète. Tout ceci ne sont que des vagues plaisanteries ineptes, de fort mauvais goût – je ne les dégusterais pas de si tôt. (Je me cache pour rire parce que j’ai faim de vie tout en ayant envie d’en finir quand le monde m’écrase.)
La vérité toute nue n’est qu’une bouffée de larmes. Elles bouillonnent dans ma bouche et me laissent beaucoup d’amertume. Le bord des yeux s’incline, à force d’avoir trop soupesé ces choses-là. Ces victimes infinies d’insouciances fugitives. Je ne sais pas si j’y arriverais. A y croire. J’aurais envie que les choses s’arrêtent pour acquérir une certitude. Dans la solitude, au moins, il n’y a que soi, il n’y a rien. Je m’évide de tout soupçon. Je m’éventre à en perdre haleine. Et toujours les mêmes salmigondis qui reviennent, qui pataugent. Je perds du temps, je me perds. Dans la nuit j’écoute le noir. Je broie l’air nocturne sous mes dents qui claquent. Je me demande si j’irais jamais nulle part. Je piétine dans mes mots. Je ne sais plus qui je suis, si cela vaut le coup d’être perdue. J’aimerais tant – au conditionnel, beaucoup d’espoirs, une aspiration, un rêve incertain. Impossible à formuler. Je voudrais. Je ne sais quoi. Au bout de mes doigts, il y a le vide. Attraper quelque chose, ce serait bien. Je ne sais quoi. Je croasse bêtement, je coasse froidement. Des petites perles glacées, coincées dans ma gorge. Des pierres ciselées, imparfaites, qui me rongent, qui deviennent maladives et sans âme. Je ne résouds rien. Je m’épanche, j’étanche ce que je peux. J’essuie mes joues. J’attends.
les mots prennent la fuite
ils caracolent
les larmes s’agitent
je sanglote
et mon amour, frivole
la vie s’envole
la mort sans suite
si vite, s’étiole
j’aimerais tant que tu te souviennes
te cueillir sous les reflets
ébloui par l’été cotonneux
les rêves indécis des cours d’école
s’estompent, peu à peu
à deux
sans tout
je brise
j’épuise mes mains
dans des trous sans ailes
et les coups, à tire-d’aile
s’emmêlent dans mes yeux
j’aimerais tant te voir heureux
je me sens si triste
Il y a des choses que je ne dis a Personne Alors
Elles ne font de mal à personne Mais
Le malheur c’est
Que moi
Le malheur le malheur c’est
Que moi ces choses je les sais
Il y a des choses qui me rongent La nuit
Par exemple des choses comme
Comment dire comment des choses comme des songes
Et le malheur c’est que ce ne sont pas du tout des songes
Il y a des choses qui me sont tout à fait
Mais tout à fait insupportables même si
Je n’en dis rien même si je n’en
Dis rien comprenez comprenez moi bien
Alors ça vous parfois ça vous étouffe
Regardez regardez moi bien
Regardez ma bouche
Qui s’ouvre et ferme et ne dit rien
Penser seulement d’autre chose
Songer à voix haute et de moi
Mots sortent de quoi je m’étonne
Qui ne font de mal à personne
Au lieu de quoi j’ai peur de moi
De cette chose en moi qui parle
Je sais bien qu’il ne le faut pas
Mais que voulez-vous que j’y fasse
Ma bouche s’ouvre et l’âme est là
Qui palpite oiseau sur ma lèvre
O tout ce que je ne dis pas
Ce que je ne dis à personne
Le malheur c’est que cela sonne
Et cogne obstinément en moi
Le malheur c’est que c’est en moi
Même si n’en sait rien personne
Non laissez moi non laissez moi
Parfois je me le dis parfois
Il vaut mieux parler que se taire
Et puis je sens se dessécher
Ces mots de moi dans ma salive
C’est là le malheur pas le mien
Le malheur qui nous est commun
Épouvantes des autres hommes
Et qui donc t’eut donné la main
Étant donné ce que nous sommes
Pour peu pour peu que tu l’aies dit
Cela qui ne peut prendre forme
Cela qui t’habite et prend forme
Tout au moins qui est sur le point
Qu’écrase ton poing
Et les gens Que voulez-vous dire
Tu te sens comme tu te sens
Bête en face des gens Qu’étais-je
Qu’étais-je à dire Ah oui peut-être
Qu’il fait beau qu’il va pleuvoir qu’il faut qu’on aille
Où donc Même cela c’est trop
Et je les garde dans les dents
Ces mots de peur qu’ils signifient
Ne me regardez pas dedans
Qu’il fait beau cela vous suffit
Je peux bien dire qu’il fait beau
Même s’il pleut sur mon visage
Croire au soleil quand tombe l’eau
Les mots dans moi meurent si fort
Qui si fortement me meurtrissent
Les mots que je ne forme pas
Est-ce leur mort en moi qui mord
Le malheur c’est savoir de quoi
Je ne parle pas à la fois
Et de quoi cependant je parle
C’est en nous qu’il nous faut nous taire