J’ai le coeur qui a raté une marche
Il dégringole
Il boîte
Il saigne un peu
Il reprend son souffle
Il s’accroche à la rampe
Mais il n’a qu’une envie
Tomber de toujours plus haut
Et mourir enfin
D’avoir été trop envie
Couvert d’égratignures
Grignoté la nuit
En cendres bientôt
Il se tirera à tire d’aile
J’ai faim froid
Je m’égare sans crier gare
Les mains roides j’étouffe
Je crache mes larmes dans mes bras
J’étreins ma haine
J’ai souvent honte
J’éteins mes yeux
Je vide
Je n’ai rien
Je ris
J’évacue et j’épuise
Je ne sais pas être là
Je ne suis plus que ça
Le jour s’étend à perdre haleine
Coule à mes genoux
Je tremble de m’être à jour
Je m’attache à mourir
Je me dépêche à fuir
Je n’ai d’emprise sur rien
Le plus souvent ne sachant où je suis ni pourquoi
Je me parle à voix basse voyageuse
et d’autres fois en phrases détachées (ainsi
que se meut chacune de nos vies)
puis je déparle à voix haute dans les hauts-parleurs
crevant les cauchemars, et d’autres fois encore
déambulant dans un orbe calfeutré, les larmes
poussent comme de l’herbe dans mes yeux
j’entends de loin: de l’enfance, ou du futur
les eaux vives de la peine lente dans les lilas
je suis ici à rétrécir dans mes épaules
je suis là immobile et ridé de vent
le plus souvent ne sachant où je suis ni comment
je voudrais m’étendre avec tous et comme eux
corps farouche abattu avec des centaines d’autres
me morfondre pour un sort meilleur en
marmonnant
en trompant l’attente héréditaire et misérable
je voudrais m’enfoncer dans la nord nuit de métal
enfin me perdre evanescent, me perdre
dans la fascination de l’hébétude multiple
pour oublier la lampe docile des insomnies
à l’horizon interminttent de l’existence d’ici
or je suis dans la ville opulente
la grande St Catherine Street galope et claque
dans les Mille et une nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs
jusqu’en les maladies de la tourbe et de l’être
pour trouver la trace de mes signes arrachés emportés
pour reconnaître mon cri dans l’opacité du réel
or je descends vers les quartiers minables
bas et respirant dans leur remugle
je dérive dans des bouts de rues décousus
voici ma vie – dressée comme un hangar -
débarras de l’Histoire – je la revendique
je refuse un salut personnel et transfuge
je m’identifie depuis ma condition d’humilié
je le jure sur l’obscure respiration commune
je veux que les hommes sachent que nous savons
le délire grêle dans les espaces de ma tête
claytonies petites blanches claytonies de mai
pourquoi vous au fond de la folie mouvante
feux rouges les hagards tournesols de la nuit
je marche avec un coeur de patte saignante
c’est l’aube avec ses pétillements de branches
par-devers l’opaque et mes ignorances
je suis signalé d’aubépines et d’épiphanies
poésie mon bivouac
ma douce svelte et fraîche révélation de l’être
tu sonnes aussi sur les routes ou je suis retrouvé
avançant mon corps avec des pans de courage
avançant mon cou au travers de ma soif
par l’haleine et le fer
et la vaillante volonté des larmes
salut de même humanité des hommes lointains
malgré vous malgré nous je m’entête à exister
salut à la saumure d’homme
à partir de la blanche agonie de père en fils
à la consigne de la chair et des âmes
à tous je me lie
jusqu’à l’état de détritus s’il le faut
dans la résistance
à l’amère décomposition viscérale et ethnique
de la mort des peuples draînés
où la mort n’est même plus la mort de quelqu’un
Il souffle un vent terrible.
Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine,
Mais il y souffle un vent terrible,
Petit village de Quito, tu n’es pas pour moi.
J’ai besoin de haine, et d’envie, c’est ma santé.
Une grande ville, qu’il me faut.
Une grande consommation d’envie.
Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine,
Mais il y souffle un vent terrible,
Dans le trou il y a haine (toujours), effroi aussi et impuissance,
Il y a impuissance et le vent en est dense,
Fort comme sont les tourbillons.
Casserait une aiguille d’acier,
Et ce n’est qu’un vent, un vide.
Malédiction sur toute la terre, sur toute la civilisation, sur tous les êtres à la surface de toutes les planètes, à cause de ce vide !
Il a dit, ce monsieur le critique, que je n’avais pas de haine.
Ce vide, voilà ma réponse.
Ah ! Comme on est mal dans ma peau !
J’ai besoin de pleurer sur le pain de luxe, de la domination, et de l’amour, sur le pain de gloire qui est dehors,
J’ai besoin de regarder par le carreau de la fenêtre,
Qui est vide comme moi, qui ne prend rien du tout.
J’ai dit pleurer : non, c’est un forage à froid, qui fore, fore, inlassablement,
Comme sur une solive de hêtre deux cents générations de vers qui se sont légué cet héritage : « Fore… Fore. »
C’est à gauche, mais je ne dis pas que c’est le cœur.
Je dis trou, je ne dis pas plus, c’est de la rage et je ne peux rien.
J’ai sept ou huit sens. Un d’eux : celui du manque.
Je le touche et le palpe comme on palpe du bois.
Mais ce serait plutôt une grande forêt, de celles-là qu’on ne trouve plus en Europe depuis longtemps.
Et c’est ma vie, ma vie par le vide.
S’il disparaît, ce vide, je me cherche, je m’affole et c’est encore pis.
Je me suis bâti sur une colonne absente.
Qu’est-ce que le Christ aurait dit s’il avait été fait ainsi ?
Il y a de ces maladies, si on les guérit, à l’homme il ne reste rien,
Il meurt bientôt, il était trop tard.
Une femme peut-elle se contenter de haine ?
Alors aimez-moi, aimez-moi beaucoup et me le dites,
M’écrivez, quelqu’une de vous.
Mais qu’est-ce que c’est, ce petit être ?
Je ne l’apercevrais pas longtemps.
Ni deux cuisses ni un grand cœur ne peuvent remplir mon vide.
Ni des yeux pleins d’Angleterre et de rêve comme on dit.
Ni une voix chantante qui dirait complétude et chaleur.
Les frissons ont en moi du froid toujours prêt.
Mon vide est un grand mangeur, grand broyeur, grand annihileur.
Mon vide est ouate et silence.
Silence qui arrête tout.
Un silence d’étoiles.
Quoique ce trou soit profond, il n’a aucune forme.
Les mots ne le trouvent pas,
Barbotent autour.
J’ai toujours admiré que des gens qui se croient gens de révolution se sentissent frères.
Ils parlaient l’un de l’autre avec émotion : coulaient comme un potage.
Ce n’est pas de la haine, ça, mes amis, c’est de la gélatine.
La haine est toujours dure,
Frappe les autres,
Mais racle ainsi son homme à l’intérieur continuellement.
C’est l’envers de la haine.
Et point de remède. Point de remède.
L’ombre d’un sourire glisse sur mes doigts
Je me suis demandée ce que tu faisais là ?
- J’erre, m’as-tu répondu, à moi, pauvre hère,
Et ta faucille en jachère…
Que peux-tu faire de ces maux-là ?
- J’exhorte, je sabote, je tournoie – et tu as ri.
Je n’ai jamais aimé ces choses-là.
J’ai dansé sur une tombe
Mon enfance s’est déchirée sous mes yeux
Mes dents se sont affolées
J’ai perdu ce que j’avais à dire
Et j’ai tout enterré
Ma conscience est désormais recouverte de rance
Je sens mourir en moi tous ces sentiments dépassés
L’ombre de ton sourire métallique a frôlé ma panse
Mon coeur s’est effondré
J’ai vu un froid me chatouiller
J’ai cru que tu voulais me rendre mes espérances
J’ai voulu t’enlacer, je n’ai rencontré que du vide
Je ne suis rien, tu n’es plus
Nous n’avons jamais été
La vie ne m’a jamais semblé aussi stupide
Je tombe toujours plus bas
Je crie sans écho
Il se pourrait que je me noie
Tu me tends ta serpe en acier
A m’en couper les doigts
Je m’y accroche
J’y mordrais à pleines dents si je pouvais
Mais ma bouche éhontée gargouille de supplices effrontés
Ne sais-je sourire
seule sale sad Sade (malade-if)
sale lasse masse passe basse (tête-baisse)
seule laisse baisse blesse cesse (qu’est-ce)
sale celle belle telle qu’elle (hèle-as)
Il y a des choses que je ne dis a Personne Alors
Elles ne font de mal à personne Mais
Le malheur c’est
Que moi
Le malheur le malheur c’est
Que moi ces choses je les sais
Il y a des choses qui me rongent La nuit
Par exemple des choses comme
Comment dire comment des choses comme des songes
Et le malheur c’est que ce ne sont pas du tout des songes
Il y a des choses qui me sont tout à fait
Mais tout à fait insupportables même si
Je n’en dis rien même si je n’en
Dis rien comprenez comprenez moi bien
Alors ça vous parfois ça vous étouffe
Regardez regardez moi bien
Regardez ma bouche
Qui s’ouvre et ferme et ne dit rien
Penser seulement d’autre chose
Songer à voix haute et de moi
Mots sortent de quoi je m’étonne
Qui ne font de mal à personne
Au lieu de quoi j’ai peur de moi
De cette chose en moi qui parle
Je sais bien qu’il ne le faut pas
Mais que voulez-vous que j’y fasse
Ma bouche s’ouvre et l’âme est là
Qui palpite oiseau sur ma lèvre
O tout ce que je ne dis pas
Ce que je ne dis à personne
Le malheur c’est que cela sonne
Et cogne obstinément en moi
Le malheur c’est que c’est en moi
Même si n’en sait rien personne
Non laissez moi non laissez moi
Parfois je me le dis parfois
Il vaut mieux parler que se taire
Et puis je sens se dessécher
Ces mots de moi dans ma salive
C’est là le malheur pas le mien
Le malheur qui nous est commun
Épouvantes des autres hommes
Et qui donc t’eut donné la main
Étant donné ce que nous sommes
Pour peu pour peu que tu l’aies dit
Cela qui ne peut prendre forme
Cela qui t’habite et prend forme
Tout au moins qui est sur le point
Qu’écrase ton poing
Et les gens Que voulez-vous dire
Tu te sens comme tu te sens
Bête en face des gens Qu’étais-je
Qu’étais-je à dire Ah oui peut-être
Qu’il fait beau qu’il va pleuvoir qu’il faut qu’on aille
Où donc Même cela c’est trop
Et je les garde dans les dents
Ces mots de peur qu’ils signifient
Ne me regardez pas dedans
Qu’il fait beau cela vous suffit
Je peux bien dire qu’il fait beau
Même s’il pleut sur mon visage
Croire au soleil quand tombe l’eau
Les mots dans moi meurent si fort
Qui si fortement me meurtrissent
Les mots que je ne forme pas
Est-ce leur mort en moi qui mord
Le malheur c’est savoir de quoi
Je ne parle pas à la fois
Et de quoi cependant je parle
C’est en nous qu’il nous faut nous taire
Penser, vivre, mer peu distincte;
Moi – ça – tremble,
Infini incessamment qui tressaille.
Ombres de mondes infimes,
ombres d’ombres
cendres d’ailes.
Pensées à la nage merveilleuse,
qui glissez en nous, entre nous, loin de nous,
loin de nous éclairer, loin de rien pénétrer ;
étrangères en nos maisons,
toujours à colporter,
poussières pour nous distraire et nous éparpiller
la vie.