frêle

les souvenirs
se froissent
à venir
sans sourire
rares
s’éclaircir
sans voile
à l’aube
aux étoiles
loin
l’adieu
les jeux
d’avant
ne sont plus
souvent
il est mort
longtemps
aux éclats
la poussière
le vent
soyeux était
joyeux

ces mains tendres
sont vides
d’attendre

tout ce temps

tout ce temps passé
sans
toute cette absence, toutes ces années
à se croiser
sans se regarder
tous ces visages qui se succèdent
toutes ces larmes muettes

le temps ronge mon âme de pierre
comme le sable
comme le vent

toute cette rage qui éclate
qui se brise
qui coule
de cette plaie purulente
à jamais brûlante

la soif au ventre
les heures perdues
les regrets dégringolent
s’accumulent
je voudrais les piétiner
mais je m’effrite

je n’aurais jamais été très gaie
je roule, j’enfonce, je fuis
sans être

il y a une tâche aveugle que je ne saurais effacer
qui me bouffe et m’effraie
je me heurte sans arrêt

je ne sais pas vivre

Oh, hell(o)

Excusez-moi, pardon, je trébuche. S’il vous plaît. Je vous prie. Peu importe. Comment ça va ? C’est ça oui. Va ? Donc ! Fi. Et bien ? Bien, pas loin. Ah bravo.

Et tu le sens comment ? Loin, loin. Moyen. Ca trépigne sur les joues, j’en ai mal à la mâchoire. Et tu ne fais rien ? Si je fais. Quoi ? Rien. Mais pas de négativité dans cette histoire. Tout va. Bien ? Oh, hell(o).

Tu pourrais lui dire quelque chose enfin. L’appeler. D’où ? Pour ? Si je savais quoi lui dire. Je n’aurais rien à faire. Il n’y aurait plus de problème depuis longtemps.

Tu ne vas pas attendre que ça finisse par crever ! Je me dégonfle toujours. C’est comme ça. Un jour il sera trempé de larmes. Ce sera moche, ce sera trop tard. Mais je ne peux pas. Je n’arrive pas à dire. Je ne sais pas quoi faire.

Contretemps

J’ai toujours un temps d’avance. Ou je pense à reculons. J’agis trop tôt, trop vite. Ou je reste figée à faire défiler mon passé. Mais le présent… Je l’enjambe. J’ai du mal à m’y mettre, pleinement, ici et maintenant. Je me dédouble toujours quand il s’agit du présent. C’est un problème. Je suis obligée d’être en perspectives. Je n’arrive pas à me laisser couler. J’anticipe. Ma pensée est toujours projetée vers un au-devant, vers un au-dehors, vers un au-delà. Je ne suis jamais là où je pense. Je ne pense jamais là où je suis. Je suis déjà partie. Au fond je suis incapable de musique, de chant, de danse. Je suis trop dans la projection pour être dans la performance. Je ne sais plus poser mon pied par terre sans penser au pas que je vais faire pour aller… je ne sais où. Je ne sais plus dire un mot sans penser à la phrase qui va l’entourer. Je ne sais plus rire sans penser au sourire qu’il va récolter. Je ne sais plus parler sans entendre le silence qui va suivre. Je fais mille choses à la fois pour gagner du temps. Pour ne pas avoir à affronter l’instant. J’ai banni le présent de ma vie par défaut, par angoisse. J’ai cassé ce fil ténu qui rend certaines choses si belles. A chaque victoire, je pense déjà à l’échec à venir. A chaque joie, je pense déjà à la déception, à la désillusion. Le bonheur, je l’effleure – et puis je pense aussitôt à sa perte inéluctable.

A chaque fois que je vis, je me sens déjà mourir. Sauf quand je me décide, pour de bon, à écrire.

Petite

Petite bafouille de haut vol de bas étage : mondanité, mondanité, vanité – calamité. Deux semaines trop pleines de rien, très vaguement globalement. Bon sang bon sang. Heureusement certaines choses restent et aujourd’hui, du vrai rien – de l’écriture à venir sinon rien. Mes poches sont vides et je vais devoir sortir mes gros yeux de chien mouillé pour de l’argent. Ou mon sourire colgate. C’est selon l’humeur, si on veut bien de moi quelque part, ou si je vais devoir payer de ma personne à un moment ou à un autre. Ces choses-là sont trop compliquées à écrire et complètement insignifiantes à expliquer…

Les aventures de Rien-à-dire et Rien-à-faire commencent toujours de la même manière : par un bâillement long et prolongé. Succédané de bien-être inachevé. Fariboles, entourloupes, ronds de jambe et de bras à n’en plus finir. Et au fond, on a toujours rien à dire malgré les jolis mots. Je me meus, je me meurs !

Non mais franchement, vous n’avez jamais honte ? De ? Si bien sûr. Forcément. A un moment ou à un autre, ça vient, ça vous comprime la poitrine. Les poumons se collent l’un contre l’autre et se frottent jusqu’à se faire mal. On a beau essayer de cracher, après… – c’est drôle comme je crache souvent dans mes textes ici.

Oh et puis zut hein. Sérieusement. Il faudrait que je m’y remette et que je me pressurise une bonne fois pour toutes.

Des épines plein la bouche

(1)

C’est drôle, il a perdu des mots qui sont tombés de sa bouche en chemin, il s’est retourné, il s’est pris une grande claque de vent en pleine figure. Il a resserré sa veste autour de lui, ses lèvres se sont étrécies, épaissies, affaissées. Quelques gouttes de vent se sont échappées de ses yeux. Il a couru loin, à reculons, il ne voulait plus y aller. Il voulait revenir à ces temps malheureux où il ne savait que dire. Là, au moins, on ne pouvait le blâmer de ne pas savoir faire.

J’ai mangé tout ce qu’il y avait à croire. Le vomi m’est sorti par le nez, j’ai cru étouffer. Il pensait souvent à cela. Maintenant, il n’attendait plus qu’une vague diarrhée verbale diachronique pour le sauver.

Il a tourné à gauche – la droite lui faisait trop mal, et tout droit, c’était perdu d’avance. Il s’est écroulé dans une crevasse et s’est noyé dans une flaque. Il a crachoté un peu de ses souvenirs d’antan et puis il a continué de reculer. Il voulait sauter, au fin fond du gouffre.

Une enclume est tombée entre ses deux omoplates. Il a écrasé ses gémissements avec le bout de sa chaussure, il a craché dessus, il s’est mis à rire. Puis, un genou à terre, il s’est relevé, il a essuyé ses lèvres, encore congestionnées ; la vie ne résoud pas grand chose. Au mieux elle dénoue. Au pire elle coud ton ventre contre ton coeur, et tu n’arrives plus à respirer.

La digestion est toujours difficile.

Sur le fil

les mots prennent la fuite

ils caracolent

les larmes s’agitent

je sanglote

et mon amour, frivole

la vie s’envole

la mort sans suite

si vite, s’étiole

j’aimerais tant que tu te souviennes

te cueillir sous les reflets

ébloui par l’été cotonneux

les rêves indécis des cours d’école

s’estompent, peu à peu

à deux
sans tout

je brise
j’épuise mes mains

dans des trous sans ailes

et les coups, à tire-d’aile

s’emmêlent dans mes yeux

j’aimerais tant te voir heureux

je me sens si triste

Sourire

J’étais en primaire. En CE1, il me semble. J’étais chouchou de mon professeur. J’avais une bande d’amies farouchement décidées à me materner. Pendant longtemps, j’ai suscité un sentiment maternel chez mes copines – jusqu’à ce que je me décide à être méchante. J’étais petite, fluette, frêle. Je le suis toujours un peu. Mais maintenant je regarde, fixement, dans le vague, je crois, et je souris avec un soupçon de tristesse ou de moquerie – cela refroidit, souvent, les ardeurs caressantes qui me verraient comme un petit animal à protéger. Je suis toujours un petit animal – mais farouche, nerveux, sensible. Je sais me faire caresser dans le bon sens du poil – mais je m’éclipse, j’évite, très vite, je m’essouffle, je glisse. Je veux disparaître. En CE1, une fois, une fille de la classe de CP m’a dit que je ressemblais à un vampire. Je ne pense pas avoir été tellement blessée par la remarque. Je ne savais comment la prendre. En vérité j’avais un trou dans mon sourire. Je n’ai pas eu d’incisives supérieures jusqu’à l’âge de 8 ou 9 ans. Me restaient seulement les deux canines. Et plein d’autres dents cassées dans mon sourire. J’ai très peu souri sur les photos de mon enfance. Je riais plutôt à gorge déployée quand, parfois, on me prenait sur le vif. Mais sinon – je mâchais mes dents pour les faire disparaître, la mine inquiète. Je n’ai pas été blessée par le fait d’être vampire – mais tout le monde autour de moi s’est offusqué à ma place et a forcé cette gosse de CP, qui ne pensait pas forcément à mal – je me souviens encore son visage, ses cheveux noirs et bouclés, ses lunettes, son air désinvolte, qui ne savait pas ce qu’elle avait fait de mal. Et toutes ces voix, vindicatives – excuse-toi, etc. J’ai commencé à souffrir à partir du moment où j’ai vu tout le monde s’énerver pour moi. J’ai souvent ressenti les choses à rebours. Si la réaction du groupe avait été autre – comme quoi, je sais pas, si on avait trouvé qu’un vampire ça peut être sexy et classe, ainsi que je le pense aujourd’hui – j’aurais pu prendre la chose avec plus de légèreté. Mais il fallait souffrir de cette brimade. Aujourd’hui je suis toujours un vampire. Je le suis pour de bon, à dire vrai. Je veux boire le désir, l’amour des autres jusqu’à la lie. Je dévore du regard le monde, les détails, les riens. Je me désespère toujours de n’être pas suffisamment en vie. Je ne souris jamais à pleines dents. Je ris, surtout. Je continue d’avoir cet espèce de pincement à chaque fois qu’un sourire me prend. Je souris souvent de manière incompréhensible. Rares sont les personnes qui parviennent à me faire sourire. Et à me faire sourire joyeusement, me faisant oublier ce brin d’amertume qui me pince les sourcils.

Love me sweet

Donner sa confiance, donc admettre que l’on puisse être trahi un jour. Et ne pas reculer pour autant.

Chaque jour qui passe – déjà un jour en moins. Mais un jour de plus aussi. Le sentiment de la perte, du temps qui passe, qui creuse les sillons de son être, et l’abîme est toujours plus grand en attendant cette perte, irrémédiable, qu’elle soit le fait de la mort ou de la vie ; et puis le bonheur de se sentir exister hors du temps, hors des contraintes ennuyeuses du monde ordinaire.

Ne pas attendre la mort pour se sentir vivant.

Avec l’âge

Tu commences par être quelqu’un de très doux et de très innocent. Tu fais ce qu’on te demande sans rechigner pour plaire à tes parents. Tu deviens une très bonne élève, chouchou des professeurs ; en primaire on te jalouse un peu mais, globalement, on te voit d’un bon oeil. Tu sens bien que tu n’as pas grand chose à faire pour avoir d’excellents résultats ; tout te paraît simple et bon, tu joues pas mal avec tes copains, le monde n’est pas si moche.
Puis vient le collège, l’adolescence, l’orgueil ; l’intelligence devient une tare, un ridicule difficile à assumer. En plus tu fais une tête de moins que tout le monde, tu es la seule personne du collège, sur cinq cents élèves, à avoir des yeux bridés et un nez épaté ; en somme, fluette et fragile, tu es la cible idéale pour tous les jeunes prépubères qui auraient envie de se défouler. Auparavant tu étais protégée par tes copains ; et puis au collège tout change, tu n’as plus grand monde pour te soutenir.  Alors tu passes, dans les couloirs, on ricane, on se moque, comme ça, gratuitement. Le pire – les escaliers, tu te demandes si on va pas te faire tomber un jour à force de te bousculer. Des petites claques, l’air de rien, des sobriquets ridicules qui pleuvent sur ta tête et qui encombrent ta poitrine qui suffoque. Tu vois tous ces “grands” avoir l’air “grands” et être d’une stupidité innommable ; de ton côté tu es minuscule, tu as l’air tout juste sortie du berceau mais tu as déjà un cerveau trop développé, trop plein. Tu comprends que le monde n’est vraiment pas ce que tu attendais – un espace de liberté où chacun pourrait s’épanouir à son aise. Tu lorgnes vers le lycée – tu te dis que là-bas les choses seront différentes, tu vois tes frère et soeur sortir tous les soirs, tu te dis qu’une fois là-bas tu seras vraiment libre et que toute cette violente cacophonie s’arrêtera, autour de toi. En attendant tu te construis une cuirasse, tu deviens méchante – là, la thèse rousseauiste prend toute son ampleur. Tu étais quelqu’un de profondément gentil mais à force de te faire piétiner par le monde, tu as dû noircir tes pensées et souhaiter le mal autour de toi. Ta verve s’est acérée ; ton orgueil s’est endurci ; tu te dis qu’il faut lutter pour te faire une place, car être à ce point aliénée n’est plus supportable. A toutes ces brimades que l’on te dit, bravement, d’ignorer – comme si l’on pouvait vraiment rester indifférent à sa propre souffrance – tu finis par répondre avec aigreur, avec intelligence, avec sarcasme. Oh certes, cela ne t’aide pas toujours – mais au moins cela te soulage, tu affirmes ta supériorité intellectuelle, tu prépares à l’avance toutes ces piques acerbes qui te permettront de les gifler verbalement. Tu penses à autre chose qu’à cette distance qui s’est déjà créée entre toi et le monde ; et tu gagnes, peu à peu, le respect de tes soi-disant aînés. Tu comprends bien que le travail et la rigueur sont mal vus ; tu songes dans le même temps que tu es déjà suffisamment alerte et vive pour te passer de tout effort dans ton parcours scolaire. Au fond, si tu y réfléchis : tu t’ennuies vraiment en cours, tu comprends tout trop vite, tu te languis en regardant par la fenêtre, tu voudrais vraiment être ailleurs. Alors, tu commences définitivement à te sentir supérieure au commun des mortels, et tu veux bien entendu l’affirmer, le montrer, avec audace, pour que l’on cesse définitivement de te mépriser. Et ça marche : tu gagnes même le respect des plus gros caïds, qui considèrent ton intelligence non pas comme une tare, mais comme une force ; ton apparente sympathie, ta décontraction, ta nonchalance te rendent presque séduisante. D’autres que toi, étant pourtant moins brillants que toi, se font encore traiter d’intellos ; toi tu as largement dépassé ce stade et tu savoures, intérieurement, la grande victoire que tu crois avoir sur la société qui t’entoure. Tu atteins ton apogée en classe de troisième ; tu es déjà aux portes du collège, tu te dis que le monde est à toi, que le ridicule ne tue pas et que tu peux vraiment te lâcher. Tu deviens populaire, tu es élue déléguée de classe à la majorité absolue ; et si ce n’était ce ridicule que tu peux avoir quand tu es amoureuse, tu réussis vraiment ton année de bout en bout.
Arrive le lycée ; tu es certaine de ta supériorité intellectuelle, mais tu souffres finalement de la distance que cela peut créer avec les autres – et surtout avec le genre masculin. Car ton corps grandit peu, tandis que ton cerveau se développe à toute vitesse. Autour de toi il y a déjà tout un monde de presque femmes qui s’assument et qui font valoir leurs atouts manifestes auprès de jeunes mâles en mal de sensations. Tu te retranches un peu finalement. Tu prends mieux le temps d’observer tous ces gens qui ne se jugent plus, mais qui se jaugent du regard ; tu sens poindre une superficialité presque indécente dans les rapports humains. Mais bon, tu es dans une “bande”, tu as envie d’y croire un peu ; même si l’ennui est toujours plus croissant. Tu t’ennuies en cours, tu t’ennuies des gens que tu côtoies, tu te réfugies dans des plaisirs collectifs qui te font oublier qui tu es. Lentement la solitude t’étrangle : la supériorité qui t’a permise de briller jusqu’alors n’a plus le moindre effet sur ce nouveau monde. La liberté que tu cherchais, tu l’as eue, mais tu ne sais même plus quoi en faire ! Tu vois tous ces gens qui en font n’importe quoi, qui s’enlisent dans leurs niaiseries. Tu désires te faire désirer mais il n’y a réellement personne qui trouve grâce à tes yeux. Enfin, tu trouves un alter-ego, là où tu ne t’y attendais pas – tu respires, mais le monde du lycée te répugne encore plus, du fait d’avoir trouvé quelqu’un qui avait su s’en affranchir, et qui te conforte dans ta supériorité. Tu attends que les choses se passent, tu renforces cette ambivalence entre non-travail et résultats exceptionnels pour vraiment te donner l’air d’un génie ; et cela fonctionne bien ! Tu as de nouveau quelques instants de consécration qui te font gagner l’admiration de tes pairs – mais rien d’autre, et tu ne voulais rien d’autre, car déjà tes pairs te semblent lents, bêtes, ennuyeux. Tu espères l’université, monde plus anonyme, plus vaste, plus ouvert – plus libre encore peut-être. Tu as ton bac avec mention sans trop en faire, tu choisis une filière qui te semble bizarre et originale. Mais tu n’as déjà plus l’espoir d’être vraiment sociable. Les plaisirs collectifs te sont devenus étrangers et vains. Tu te retranches derrière un cercle limité d’amis. Et puis tu espères toujours fuir, toujours plus loin. Paris, pourquoi pas ? D’autant plus que ton alter-ego est prêt pour l’aventure. Tu quittes cette ville qui a bercé tous tes beaux jours, et qui t’étouffe car elle est trop petite pour tes rêves de grandeur. Tu découvres un nouveau monde, auquel tu appartiens encore moins. Une fac où les gens se connaissent, et où tu n’as envie de connaître personne. Tu fais vaguement des efforts, surtout au moment où il faut quitter cette fac – pour aller ailleurs, dans un lieu où tu espères apprendre quelque chose qui en vaille la peine, car cette filière bizarre, bâtarde et creuse ne convient guère à tes aspirations les plus profondes. Pendant ce temps tu lis, tu dévores des pavés de littérature, tu te développes une personnalité mâtinée de personnages de romans – les plus fous, les plus bizarres, les plus exaltés que tu croises, pour pallier à cette morosité de caractère, à cette absence d’enthousiasme pour la vie que tu traînes depuis trop longtemps déjà. Et pourtant tu regardes souvent ton passé avec amertume – te disant que tu aurais pu saisir certaines occasions qui auraient pu t’ancrer définitivement dans le monde. Mais à présent, tu sais que tu n’as plus de place dans ce monde qui t’est devenu trop familier, et trop dérisoire. Tu abhorres les conventions sociales, tu refuses de sourire aux autres quand ceux-ci ne te donnent pas envie de sourire. Tu deviens avare : tu ne t’autorises plus le moindre geste gratuit, tu te mets sur la défensive, tu ne te lies aux autres que par jeu, ou que par désespoir de cause. Et puis tu ne sais pas quoi faire de toi-même à l’avenir : tu es suffisamment intelligente pour percer dans le monde du savoir, mais ce monde du savoir est sec, sclérosé, nécessitant souvent mille vilenies sociales pour parvenir à ses fins. Tu voudrais créer, car il te semble que c’est l’élévation suprême pour un esprit supérieur. Tu gribouilles, tu te lances dans un projet de roman qui dure, qui dure, qui grandit avec toi, mais que tu es incapable de mener au bout. Tu cherches une échappatoire, tu découvres une école, tu la tentes avec cette volonté de conserver ton prestige habituel – ne pas faire d’efforts pour y arriver. Tu écris un truc à la va-vite trois jours avant la date butoir ; tu t’autorises de longues pauses pour l’épreuve sur table, tu te fais remarquer discrètement ; tu as la sensation de maîtriser les échanges à l’oral. Tu es finalement acceptée – dans un monde élitiste et prestigieux qui ne t’attendait pas. Tu commences à comprendre que tu vas sortir de cet anonymat confortable et déplorable dans lequel la fac t’avait plongée. Tu vas être dans un groupe serré, restreint, avec lequel il faudra former une sorte de “fraternité”. Et tu te retrouves donc avec toi-même, avec ton lot d’amertume sur le monde, tu te dis qu’il va falloir revenir sur cette froideur qui a teinté la majorité de tes rapports jusqu’à présent, pour aller vers les autres – non pas par désir de se lier à autrui, mais bien pour vaincre, pour conquérir, pour sortir gagnante de cette histoire. Il s’agit d’un nouveau monde, il faut y briller – c’est le seul objectif sérieux que tu te fixes malgré toi, par habitude, parce qu’il faut bien lui montrer, à ce monde que tu dédaignes si facilement, que tu es capable d’y triompher. Tu y parviens quelque peu – tu as un sens stratégique très développé qui sait quand sortir ses cartes pour marquer les esprits. Tu as la vague impression de créer des liens, de t’investir beaucoup – tu te dis qu’il faut finalement aimer passionnément les autres pour ne pas les mépriser. Tu cherches à tout prix à les connaître, sans te dévoiler – tu crées quelques remous et tu te rétractes aussitôt comme un insecte lésé, tu te sens abjecte d’avoir été si loin sans avoir été réellement intéressée par les personnes. Tu as la vague sensation de manipuler avec une forme de sincérité – la manipulation suprême, la seule qui fonctionne réellement. Toi qui avais tant fui l’indulgence car elle te paraissait une notion basée sur le dédain, sur le mépris le plus abject, car non assumé – tu te mets à être indulgente envers ces autres qui t’entourent. Pire, tu essaies à nouveau de t’oublier dans les jeux sociaux les plus triviaux, tu te perds dans les plaisirs collectifs, entraînée par cette cohorte d’êtres inférieurs – et tu t’en veux de penser à ce mot, tu as déjà quelques relents de culpabilité, mais pourtant ! c’est ce que tu penses, au fond, si tu es honnête avec toi-même. On te demande de te livrer, on a envie de te connaître – mais toi, fondamentalement, tu as envie de ne connaître personne et de n’être connue par personne. Tu cherches la chaleur là où elle se trouve pour sortir du froid de la solitude – mais peu importe la source de chaleur ! La chaleur seule compte. Cette distance, que les autres perçoivent, et qu’ils peuvent interpréter comme de la réserve, de la pudeur – c’est ce qui te paraît absolument nécessaire pour les supporter. Tu sens bien, déjà, que tu es autre – que les autres se lient plus facilement d’amitié entre eux qu’avec toi. Tu as compris, avant eux, que plus tu te livreras, et plus ils s’éloigneront – car tu as déjà beaucoup donné, en réalité, mais ils n’étaient pas en mesure de le comprendre, ni de l’apprécier, ils prennent cela pour du mystère, alors qu’ils ressentent déjà, intuitivement, une forme de réticence. Sous le vernis de la séduction que tu prends bien soin d’entretenir – pour attiser le désir et l’estime, à défaut d’autre chose – tu as déjà laissé transparaître beaucoup de choses, et pas des plus aimables. Tu sais, au fond, que tu te sens supérieure et peu amène – que tu n’apprécieras que ceux qui accepteront de rentrer dans ton jeu, et de se hisser vers toi, et non l’inverse. Tu as la vague impression que tu n’auras rien à apprendre d’eux ou presque – mais qu’en revanche tu peux leur apprendre plein de choses et que tu pourrais le faire sans réserve, pourvu qu’on t’accepte en tant qu’être supérieur. Et tu ricanes, au fond, de cette manière que tu as à toujours vouloir te hausser par rapport aux autres – tu sais que tu domines pour éviter d’être dominée. Tu as une peur tétanique de la moquerie, du jugement dépréciatif et erroné, alors tu te retranches dans ton orgueil pour éviter d’avoir à t’exposer. Mais c’est parce qu’au fond, tu sais qu’autrui ne te percevra jamais telle que tu es, car il ne possède pas en lui la subtilité et l’honnêteté pour y parvenir. Ce sentiment de grandeur agit comme un repoussoir – d’autant plus que tu es encore si jeune ! Au mieux on t’estimera, au pire on te méprisera pour avoir tant de hauteur sur les autres. Mais jamais on ne t’affectionnera. Alors à quoi bon ? Tu songes avec nostalgie à toute cette bonté, qui s’est presque envolée, qui ne jaillit que de manière maladroite, malade ; les résidus de cette gentillesse baignent dans tes tripes déjà trop viciées. Tu t’exaltes et tu n’es pas comprise ; tu veux t’exprimer avec fougue, car là est ta véritable nature, et tu fais peur ; tu voudrais rentrer directement dans le lard des choses, oublier ces codes sociaux vains et insipides, et là tu angoisses vraiment car, qui peut réellement supporter cette exigence de sentiments ? Cette brutalité des rapports ? Cette frontalité des échanges ? Ta bonté est devenue un caractère déraisonné et noir ; ta gentillesse est devenue passion bilieuse qui ne se réfrène que par écoeurement, face à l’inertie du monde alentour. Au final, tu restes seule et malhabile. Ton alter-ego est bien là pour t’épauler – mais rien ne te donne envie d’aller vers le monde, au fond.